L’ENTREPRENEUR POLITIQUE
L’entrepreneur
politique est une expression qui est généralement attribuée en sciences économiques
à Wagner (1966, pp.165- 166) et à sa recension de l’ouvrage La logique de
l’action collective de Mancur Olson. Aujourd’hui la théorie de
l’entrepreneur politique se construit autour de trois figures d’entrepreneur :
le prédateur, le réformateur et l’homme politique. Elle explique trois phénomènes
importants des sociétés humaines : l’Etat, les réformes
institutionnelles et la coordination politique dans les démocraties représentatives.
Le prédateur est
celui qui invente l’Etat*. L’Etat en instituant un monopole légitime de la
violence (Weber) institue un système de prédation légale, autrement dit la
possibilité pour tous les agents de pouvoir revendiquer une partie de la
richesse produite par les autres (Benson 1994, Benson 1999, p.153, Holcombe
2002, p.13). En termes schumpétériens, cela s’interprète comme une
innovation institutionnelle mise en place par un entrepreneur pour exploiter les
moments d’instabilité, réaménager des éléments connus et consolider ses
innovations en créant un monopole (Sheingate 2003, p.190). L’histoire de l’Etat
est l’histoire d’une organisation qui progressivement monopolise toutes les
formes d’autorité légitime (Jouvenel 1972). L’Etat peut légitimement
retirer à Paul pour donner à Jacques parce qu’il est le seul à pouvoir dire
ce qui est légal, ce qui est du vol et ce qui ne l’est pas. L’Etat institue
ainsi un système où les opportunités de profit politique sont presque
infinies puisqu’il est toujours possible de violer les droits individuels pour
s’enrichir (Holcombe 2002). En monopolisant toutes les sources de légitimité,
le contrôle de l’Etat devient la condition nécessaire pour capter légalement
des profits de prédation. Comme pour le vol, la prédation légale fait de
toute richesse une opportunité potentielle de profit politique.
La
réformateur modifie les règles du jeu et passe outre le paradoxe de l’action
collective défini par Olson. Il est celui qui prend en charge les coûts de
l’action collective et permet ainsi à la la collectivité de réaliser ses
intérêts (Wagner 1966. Un entrepreneur politique est «quelqu’un qui
reconnaît qu’un groupe d’individu partage une même demande pour un bien
collectif ou un but commun et qui croît qu’il peut en tirer un profit pour
lui-même en supportant les coûts de la mise en place de l’organisation qui
atteindra un tel but ou fournira un tel bien » (Jones 1978, p.499). Il
est celui qui résout le problème du passager clandestin (Frolich et
Oppenheimer 1971, Guttman 1982). En agissant dans son propre intérêt, il améliore
l’efficacité des institutions et le bien être de l’ensemble de la
collectivité. L’entrepreneur politique devient celui qui identifie dans
l’inefficacité relative de la structure ancienne des droits de propriété
une source de profit. Il participe ainsi à la réalisation du potentiel de
croissance économique du groupe et aux réformes institutionnelles (Hardin
1982, p.35).
La
théorie de l’entrepreneur politique retrouve à cette occasion les débats
entre la position kirznérienne selon laquelle l’action de l’entrepreneur
est une force équilibrante et la position schumpétérienne qui préfèrent
voir dans l’entrepreneur une force de déséquilibre (Schneider et Teske 1992,
pp.738 – 739, Sheingate 2003). Il ne s’agit plus seulement d’équilibre de
prix mais d’équilibre institutionnel. Elle est aussi conduite à ne plus
penser l’action de l’entrepreneur politique comme nuisible. L’entrepreneur
politique perçoit dans un type particulier de politique publique (pro-marché,
anti-marché) une source de profit pour lui-même et pour l’ensemble du groupe
via le développement économique (Schneider et Teske 1992, p.741). Il
stimule le développement en favorisant la restructuration des
institutions : abolition du système féodal, sécurisation des droits de
propriété, intégration de la loi commerciale dans le code civil,
modernisation du Japon à l’aire Meiji, création de marchés financiers en
Asie du sud-est, création d’une zone de libre échange grâce à l’Union
européenne, etc. L’entrepreneur politique est, en revanche, une source
d’inefficacité lorsqu’elle institue la prédation légale, lève des barrières
à l’entrée à l’aire politique pour protéger les profits politiques des
dirigeants, développe des formes de pouvoir bureaucratiques discrétionnaires,
et/ou empêche le démantèlement des hégémonies foncières (Amérique du
sud). L’action de l’entrepreneur politique est donc à la fois source de
destruction de richesse (DiLorenzo 1987, p.66) et de création (Bhagwati 1982,
p.997). Trois arguments permettent, cependant, de penser que généralement
l’entrepreneur politique détruit plus de richesse qu’il n’en crée
indirectement par les réformes institutionnelles qu’il permet. La prédation
légale tend à dominer la réforme, car les profits de prédation sont
individualisés (transfert de la richesse de A vers B) alors que les profits
collectifs sont non exclusifs (Buchanan 1993 et Holcombe 2002, p.150).
L’action des réformateurs peut être limitée, de plus, par les stratégies
des prédateurs qui auront intérêt à limiter la concurrence politique en
levant des barrières à l’entrée pour défendre leur profit (Wolgemuth 2000,
2002, Holcombe 1991). Tout le travail de l’entrepreneur politique va être de
créer et de protéger sa position de monopole afin de toucher le plus longtemps
possible les profits qui y sont attachés (Sheingate 2003, p.190). Les bénéfices
de la réforme sont, enfin, moins visibles et moins immédiats que les bénéfices
de la prédation (bénéfices diffus et lointain contre bénéfices concentrés
et immédiats) (Holcombe 1994, p.112).
La
troisième figure de l’entrepreneur politique est celle de l’homme qui
saisit dans la spécialisation politique un moyen de saisir un profit. Il saisit
un profit dans le travail de coordination des projets de captation des prédateurs
et des réformateurs. Selon le modèle que l’on se fait de la démocratie soit
il anticipe les attentes des électeurs, soit il les forme. Dans les deux cas il
forme des coalitions gagnantes, c’est-à-dire capables de réussir dans leur
projet de captation d’un profit politique. Généralement, il est admis que la
théorie de l’équilibre réduit l’entrepreneur politique a un vendeur de
politiques publiques à préférences données (Mitchell 1984, p.166). A cet
entrepreneur passif s’oppose l’entrepreneur innovateur qui influe sur
l’offre de politique publique en agissant directement sur les préférences
des électeurs par des actions ciblées sur certains groupes (Wolgemuth 2000,
DiLorenzo 1987). Là encore, l’entrepreneur politique vend son savoir-faire,
mais il ne s’agit plus seulement de connaître les préférences électorales,
il s’agit aussi de savoir comment modifier les rapports de forces électoraux.
L’entrepreneur politique capte un profit de coordination dés qu’il
cristallise sur son nom un nombre suffisant de voix. Ces voix constituent son
capital électoral (François 2003). Ce capital lui permet d’obtenir un
pouvoir de négociation qu’il utilise pour relayer les demandes des électeurs.
Cette position de médiateur acquise, il peut monnayer son capital électoral
par la rémunération de ses mandats ou de son travail d’expert et/ou par des
comportements plus ou moins délictueux (corruption, clientélisme, favoritisme,
etc.). La théorie de l’entrepreneur politique se développe alors avec l’étude
des qualités de ce processus de rivalité démocratique (Wolgemuth 2000) qui
permet aux agents de coordonner leurs préférences dans l’aire politique en
l’absence de prix monétaires (Facchini 2000, Francois 2003).
François
Facchini
Septembre
2005
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